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Patrimoine National

Après les châteaux Gevrey Chambertin en 2012 à un chinois et Pommard à un américain en 2014, un Corton Charlemagne est en train d’être vendu à un autre américain (également propriétaire d’Arsenal). Cela chagrine le vignoble bourguignon et national mais voilà qui devrait ravir mon ami Thomas Fatome directeur de la sécurité sociale (DSS), encore un que les retraités français n’auront pas.

J’en profite pour vous raconter l’histoire du Château Monbousquet, Grand Cru Classé de Saint Emilion, élevé par un des plus grand sinon le plus grand viticulteur de France (Château Pavie) et appartenant maintenant à la Carmf, histoire qui permet de montrer les méthodes de travail et la conscience professionnelle des uns et des autres dans les prises de décisions importantes qui nous concernent.

Lorsque notre administrateur de Bordeaux me propose qu’un de ces amis nous dégotte un vignoble pour nos placements, je réponds que je veux bien étudier mais avec conditions : 1) le très haut de gamme car le moyen est aléatoire et on ne connaît pas. Au cours des 3 dernières crises, seul le luxe a continué de grimper. 2) Nous ne voulons ni avoir à exploiter, ni avoir à vendre du vin, ce n’est pas notre métier. Le nombre de grands crus n’est pas multipliable, dans 20 ans il n’y en aura pas plus, par contre il y aura plus d’acheteurs et ce qui est rare est cher. La MACSF ne s’y est pas trompé, achetant en même temps château Lascombes pour quatre fois plus.

Deux mois plus tard, il aurait la perle. Ne trempant jamais directement dans les affaires pour des raisons éthiques et éviter tout malentendu ou rumeur, je demande de venir présenter le projet devant le Conseil d’Administration, qui décidera. Chose faite, et je demande au CA non de décider sur un dossier léger, mais de dire s’il souhaite que l’on travaille sur le projet ou si on élimine ce type de produit. Le CA décide d’envoyer un autre administrateur bordelais sur place pour nous donner son avis, il revient enthousiaste. Au CA suivant nous décidons d’y envoyer notre administrateur nantais qui depuis plus de 10 ans a pris en charge tout l’immobilier pour le restructurer et en qui nous avons toute confiance. Il avait voté contre la première fois, mais en revient enthousiaste, ce qui nous pousse à continuer, cette fois avec des spécialistes. Un expert viticole est donc recherché et envoyé pour avoir un avis spécialisé et indépendant sur la qualité et le prix. Retour tout aussi positif, le CA charge donc le directeur de contacter un cabinet d’avocats et notre notaire pour un projet à soumettre au vote. L’avis des domaines concernant le prix est également sollicité.

Plus d’un an d’études, étape par étape avant de poursuivre, 3 ou 4 discussions et décisions collectives en CA, des avis spécialisés dans tous les domaines, et une décision finale positive du Conseil. Un dossier innovant : nous achetons les « murs », mais nous laissons l’exploitation à celui qui a fait de Monbousquet ce qu’il est, et qui a été capable avec son travail de hisser Pavie dans le top 10 mondial, chose qui depuis 1855 n’était arrivé que pour Mouton Rothschild. On ne pouvait avoir meilleur partenaire pour ne pas rentrer dans un domaine où nous pouvions échouer.

Le CA vote donc définitivement l’achat, et la décision est transmise comme d’habitude à la Mission Nationale de Contrôle qui étudie sa conformité avec la loi pour la DSS, et qui a 10 jours pour valider. Patatras, nous ne sommes plus dans les clous avec le prix des domaines. Elle suspend et transmet à la DSS pour décision définitive, sans tenir compte de la tolérance légale de 5 % habituelle.

Nous nous apercevons d’une erreur dans le relevé cadastral donné aux domaines, une parcelle manquant. Nous les appelons, ils rectifient de suite, nous sommes alors dans les clous et transmettons leur rectification à Monsieur Fatome maintenant en charge du dossier.

Le dernier jour du délai légal, à 19H, nous recevons l’annulation de notre décision. Cette décision de la DSS a été prise sans aucun examen du dossier : on n’a jamais reçu d’appel pour avoir des précisions, aucune demande de dossier, tout ce qu’ils avaient en leur possession est le compte rendu du Conseil d’Administration sans aucun détail sur l’opération.

Voilà avec quel sérieux nous avons travaillé et décidé, voilà avec quel sérieux ces gens travaillent et décident, et leur mépris pour le travail consciencieux des élus. Ensuite ce sont les mêmes qui via les rapports IGAS, viennent critiquer nos méthodes et nous dire comment on doit travailler. Comme toujours, faites ce que je dis, pas ce que je fais. La décision de rejet devait être motivée. Motif invoqué : pas une quelconque illégalité, mais « mesure susceptible de mettre en péril l’équilibre financier de nos régimes ». Ce placement représente 1% de nos réserves ! En passant, décider en trois minutes d’investir deux fois plus dans une seule action susceptible de perdre 30% l’année suivante ne leur pose pas de problème.

Nous avions deux mois pour déposer un recours en Conseil d’Etat pour abus de pouvoir, au préalable nous faisons un recours gracieux auprès du Ministre (Xavier Bertrand) pour annuler la décision de ses services. Un vrai poisson. Les hauts fonctionnaires des Affaires Sociales et de Matignon contactés par les uns et les autres répondent : « Il n’est pas dans notre culture de revenir sur les décisions de nos services ». Traduction : un énarque ou haut fonctionnaire ne critique jamais un autre, même s’il a tort. C’est la solidarité de notre devise nationale, au service de notre patrimoine et savoir faire ancestral. Nous réintervenons auprès du Ministre, pour savoir pourquoi on préférait l’achat par des chinois plutôt que par nos retraités, pas de réponse. Je fais alors intervenir le Président en personne qui s’offusque et donne des ordres. Le Ministre traîne encore les pieds, obligeant le directeur de cabinet de l’Elysée à réintervenir quelques jours avant la fin du délai et du départ du Président. Enfin une lettre « spontanée » et laconique du Ministre du 27 avril 2012, annulant la décision de ses services.

Dernière anecdote, l’année suivante nous avons droit au fameux rapport IGAS sur les placement, Monbousquet y est critiqué (sans avancer d’irrégularités), et à droit à un encadré pour le faire ressortir. Ce que vous ne savez pas, c’est que le rapport portait sur les placements de 2006 à 2011, l’achat Monbousquet est de 2012, donc hors du champ de contrôle défini par la lettre de mission. Vous avez dit rapport à charge ? Je me demande quel énarque a susurré à l’oreille d’un autre d’en parler. Vengeance d’énarque ? Allez savoir. Ainsi est dirigée la France, il n’y a pas de raison qu’il n’en soit pas ainsi dans tous les domaines.

Gérard Maudrux

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Un commentaire

  1. Vous affirmez à la fin de votre article que votre caisse a “droit au fameux rapport IGAS sur les placement, Monbousquet y est critiqué (sans avancer d’irrégularités), et à droit à un encadré pour le faire ressortir”.

    Personnellement, quand je lis le fameux encadré, j’ai quand même l’impression qu’on avance qu’il y aurait une irrégularité : d’après le rapport, l’opération “apparaît pourtant irrégulière en raison de son caractère non exclusivement immobilier”. Ce caractère irrégulier n’est d’ailleurs pas contesté par la caisse (pas de “réponse de l’organisme” à cet encadré).

    • C’est une affirmation gratuite qui ne repose sur aucun texte, qui aurait été mis en avant s’il existait. Une maison avec son jardin, un château avec son parc sont des biens immobiliers à part entière et indissociables, tout comme des parkings achetés avec un immeuble. Jardin, parc, parking ne sont pourtant pas des “biens exclusivement immobiliers”, et les espèces plantées dans les terres ne font pas l’objet de listes autorisées ou non. De plus les caisses ont le droit d’acheter des fonds vignobles (ce qui est le cas dans au moins une autre caisse libérale), comptabilisés dans l’immobilier, sans aller voir non plus si la composition des biens est bâtie ou non ! Il n’y a pas lieu de répondre à ce genre de polémique, nous ne l’avons pas fait.

        • On nous a aussi parlé de “l’achat d’une marque”, notion que l’on ne retrouve pas plus dans aucun texte, qui n’empêche pas non plus l’Etat, des régions, d’acheter des entreprises = des marques. Quand on achète une action, on achète aussi une part de marque, et quand on investit dans un FCPR, on achète plusieurs marques, tout comme on a acheté Lustucru dans notre premier FCPR. Ce sont tous des faux prétextes, pour critiquer, des affirmations sans aucun fondement légal. Dans le même esprit vous avez dû lire que l’on nous accusait d’être hors la loi en dépassant notre quota légal d’actions avec les obligations convertibles, qui pour eux étaient des actions déguisées. Ils se sont bien gardé de sanctionner pour cela. Vous avez dû voir aussi nombre de critiques dues à l’interprétation erronée d’un texte. Nous avons pour cela porté l’affaire devant le Conseil d’Etat avec avant recours auprès du premier ministre, ce qui nous a valu une véritable lettre d’excuses du ministère contredisant la position de l’IGAS, disant même maladroitement que les inspecteurs le savaient. Mais alors pourquoi ces critiques s’ils savaient que ce texte était une erreur technique selon les termes du ministère ? Tout ceci, vous ne le verrez bien entendu pas dans le rapport.

  2. Excellent reporting Docteur!
    Vous conservez toujours votre grande volonté de transparence !
    Cdt

  3. Il me paraît á la base paradoxal pour une caisse de retraite de medecins d’investir dans une drogue dure qui tue 50.000 français par. (Vous me direz … Autant de retraites en moins á payer…)

    • Cela a été un sujet de discussion au départ. Le Conseil a choisi. D’une part les grands vins sont toujours consommés religieusement et n’ont jamais saoulé ou tué personne, d’autre part quel que soit le propriétaire, il y en aura toujours un, ce qui ne change rien au problème. Enfin ce billet n’est pas pour discuter de la justification ce qui a été fait en CA, mais de montrer les méthodes de travail de certains.

  4. Excellent texte comme de coutume. Merci.
    Que devient le château Monbousquet ? est-il toujours propriété de la Carmf?Dans l’affirmative, les cotisants peuvent-ils en commander?
    Merci de votre réponse. Soyez assuré de ma vive sympathie

    • Nous avons un contrat de 9 ans, nous ne pouvons vendre avant (le propriétaire ne voulait pas d’un acheteur qui revende après 2-3 ans uniquement pour une plus value, mais une stabilité, ce que nous voulions aussi). Dans le contrat, alors que la production est toujours vendue en totalité en primeur sans stock, nous avons demandé qu’une partie de la production soit réservée aux médecins, au tarif grossiste. Allez sur chateaumonbousquet.com, et cliquez sur “membre” avec votre numéro d’affilié. Vous avez aussi accès à une partie de la production des vins de la sphère Perse (Pavie et seconds vins)

  5. On comprend pourquoi la classes politique dans son ensemble est opposée au RIC (référendum d’initiative citoyenne)

  6. EDIFIANT!!! Un cas d ‘ecole à montrer aux jeunes comme on dit au foot..
    Toute “l’impuissance” de l état est dans cet exemple.
    Le problème est que ces gens là ont le pouvoir en mains en sous main et tant qu on ne les bridera pas,on continuera de subir leur morgue mortifere.
    Fillon (non HIFI) aura t il le courage de le faire???(il en a ecarté deja 4 aux primaires !!!).

    • Dans un prochain blog je démontrerai qu’ils ont le pouvoir, au dessus des ministres, et au dessus de l’Assemblée. Fillon veut supprimer 500 000 fonctionnaires, c’est bien pour nos finances, mais pour que la France fonctionne mieux, c’est cette école de soi-disant administrateurs qu’il faut supprimer en première urgence. Attention aussi à science-po, car si on regarde les CV, la majorité sont science-po/ENA.

  7. Je comprends de mieux en mieux le vent de fronde qui souhaite supprimer l’ENA, ou plus précisément l’énarchie!!

  8. les enarques sont des nuls, mais les seuls à ne pas le savoir : ils sont au dessus des nuages. merci de taper sur le clou qui ne veut pas s’enfoncer.
    et ils resteront en place quels que soient les changements de politique.
    merci de continuer.